"Si on pouvait tous disparaître dans l’anonymat, les films vivraient mieux. On s’intéresserait plus au matériau cinématographique lui-même, à la précision d’une coupe à l’image près, un vingt-quatrième de seconde… Le cinéma n’est pas encore fait avec l’intelligence, donc il n’est pas analysable avec l’intelligence, voilà ce qui complique… Je ne sais plus très bien ce qu’est le cinéma, parce qu’à force d’être dedans, je suis perdu. Mon seul souhait, c’est de filmer jusqu’au bout, de pouvoir filmer une trace de vie quelques secondes avant la mort."
– Alain Cavalier, entretien dans Études cinématographiques, 1996
"C’est par excès d’attention à la réalité qu’on est obligé de se livrer à la solitude. Sans ça, on n’arrive pas à trier, on est submergé par l’abondance des sensations et l’envie de les reproduire. Parce que pour trouver quelque chose de filmable, vous creusez, vous pelletez pas mal. Le nombre d’idées que vous avez, le nombre d’envies qui, devant une caméra, ne donnent rien. Il y a un déchet monumental."
– Alain Cavalier, dans Études cinématographiques n°223-231, Lettres modernes, 1996 

 

"Giacometti ne travaille pour ses contemporains, ni pour les générations à venir : il fait des statues qui ravissent enfin les morts."
– Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, L’Arbalète, 1958-1963
"La mort nous ne l’attendons, ne la désirons que comme un passé que nous n’avons pas encore vécu, que nous avons oublié mais d’un oubli qui n’est pas venu recouvrir une expérience, d’une mémoire plus ample, plus capable et plus vieille que toute perception. C’est pourquoi il n’y a ici que des traces, des traces de traces sans tracé, ou si vous voulez des tracés qui ne traquent et ne retracent que d’autres textes…"
– Jacques Derrida, Glas

À l’eau

Hier, jour radieux. Presque trop beau. Pas sérieux. On n’est pas sérieux quand le ciel est aussi bleu au-dessus de sa tête. Le corps réclame son dû. Il en veut, il réclame sa parcelle de ciel bleu. Cela tire hors de soi et l’on se sent partout comme chez soi. Aujourd’hui, piscine. Piscine fermée cet après-midi. Alors je suis allé faire le lézard sur les quais, ai fait semblant de lire, semblant de dormir. Soudain est apparu dans mon champ de vision un garçon d’une trentaine d’années muni d’une canne à pêche. Je l’ai observé du coin de l’œil, l’ai imaginé sortir de chez lui avec sa canne à pêche, comme d’autres sortent avec leur portable à la main durant tous leurs trajets. Il pêchait au lancer, avec un appât en plastique vert et un hameçon bien dessiné. À un moment donné, je l’oublie. Il s’est déplacé de quelques pas. Il a un poisson dans les mains, qu’il a décroché de son hameçon, qu’il tient d’un doigt par la mâchoire. Il le prend alors en photo sous toutes les coutures avec son portable avant de faire un selfie avec le poisson exhibé devant lui. Puis il le relâche dans la Seine. Et recommence l’opération. J’essaie de comprendre ses motivations, n’y arrive pas vraiment. J’imagine que l’autoportrait au poisson va se trouver affiché sur son mur facebook dès ce soir et qu’il va récolter assez vite une poignée de « like ». D’où vient ce besoin de partager l’image du jour, l’image d’une activité solitaire qui ne regarde pourtant que soi, sa façon d’occuper le jour ? D’autres dessinent autour de moi dans leur calepin, ce qui me rassérène quelque peu. Quant à moi, j’ouvre « Le petit livre des couleurs » et tente d’en retenir quelques bribes. Je ne sais pas ce que je vais faire dans une heure, j’essaie de me tenir à l’activité du moment. Si je savais écrire, je pourrais transformer l’anecdote de l’homme au poisson en une fable sur notre propension à être seul et notre faculté à nous divertir en envoyant nos images comme déchets de nos vies. Mais je sens trop le vide en moi pour donner forme aux pensées qui me traversent : plutôt petit poisson rejeté aussitôt à l’eau que pêcheur aguerri. Je ressors donc de là les mains vides, comme des allées du Carrousel. Le sentiment d’être soudain assailli par des fantômes. Pas le don d’ubiquité non plus. J’attends celui qui vient sans prévenir, j’attends l’arrivée de celui que je n’attendais plus. Un frère fantôme qui rit de mes allées et venues, de mes efforts pour me hisser à la hauteur de la fenêtre sur rue.  Aujourd’hui, je ne suis pas sorti, parce que je ne me sentais pas sortable. C’est dimanche. Jour vieux, jour déjà vieux de tous les dimanches dont je ne sais pas quoi faire. Les habits du dimanche restent dans la penderie. Pas de sortie.