"

hors crâne seul dedans
quelque part quelque fois
comme quelque chose

crâne abri dernier
pris dans le dehors
tel Bocca dans la glace

l’oeil à l’alarme infime
s’ouvre bée se rescelle
n’y ayant plus rien

ainsi quelque fois
comme quelque chose
de la vie pas forcément

"
– Samuel Beckett, Poèmes, 1978

Jour zéro

Décider d’un jour zéro : demain, c’est jour zéro. Se dire cela un matin, s’y tenir. Commencer par se lever plus tôt, voir ce que cela modifie. Se lever dès les premiers signaux émis par le ciboulot. 
Décider de gagner sa vie : demain, je gagne ma vie. Se dire cela un matin, s’y tenir. Commencer par se lever plus tôt, voir ce que cela modifie. Se lever dès les premiers signaux émis par le ciboulot. 
Décider d’écrire : demain, j’écris. Ne pas se demander quoi, commencer. Le matin, la nuit, tôt, tard, voir ce que cela modifie, ce qui se déplie. Se fier aux premiers signaux émis par le ciboulot. 
Décider de couper : demain, je coupe. Je coupe le temps en morceaux, je coupe dans les mots. Je coupe, je plie, je répète le même geste. J’expérimente, j’invente ma méthode, à partir des premiers signaux émis par le ciboulot. 
Décider de construire un volume : demain, je construis un volume. Oui, c’est un volume que je voudrais construire en écrivant, en coupant. Un volume dont je n’ai pas l’image, un volume dont je n’ai pas l’idée en commençant. 
Décider d’entrer dedans : demain, j’entre dedans. Oui, c’est ça, en écrivant, je décide d’entrer dedans, de me glisser dans l’étroit conduit jusqu’à atteindre la cavité à l’intérieur. Oui, dedans, c’est la nuit, mais c’est de la nuit seule que naissent les images.


"Parfois un grand artiste maintient le rêve de l’activité polymorphe et réussit à en inscrire quelque chose en ce monde, mais le destin d’une telle oeuvre sera de finir dans l’inachevé.
il y a un entêtement sublime de l’artiste total et un renoncement qui fera le penseur, mais l’un et l’autre ont fait le même rêve, celui de l’oeuvre qui dominerait le possible sans le réduire, réalisant un équilibre qui défie toute chute et suffisamment informelle pour être le support de toutes les rêveries. Simplement, l’un a maintenu son rêve par-delà le passage de l’impossible, l’autre en a subi de plein fouet l’affect.
Le désir de l’oeuvre totale qui vient se briser sur l’impossible, cela donne le penseur. La pensée — quelle humiliation! — ne sera donc qu’une activité de rattrapage, une seconde navigation comme diraient les Grecs."
– Patrice Loraux, Le Tempo de la pensée, 1993
"Point de cantiques : tenir le pas gagné."
– Rimbaud, Une Saison en enfer